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Santé

Anthropologie des zoonoses : Transmission des maladies de l’animal à l’homme

Dr. Frédéric Keck

La distinction entre humain et animal n’est pas toujours aussi claire que nous le laissons entendre, et les barrières qui semblent nous séparer du règne animal sont plus poreuses que nous ne sommes portés à le croire. Notre perception de cette division est très fluctuante car elle varie d’une culture à l’autre et évolue avec le temps. Elle devient même pour le moins artificielle dans le cadre de certaines maladies baptisées zoonoses. Ces maladies se caractérisent par leur transmissibilité entre espèces : elles peuvent passer des humains aux autres animaux et inversement. La majorité des maladies infectieuses émergentes, telles que le VIH/SIDA, la fièvre Ebola et la grippe aviaire, sont des maladies dites zoonotiques.

Partout dans le monde, de nombreuses populations indigènes vivent au contact d’agents pathogènes, qui n’ont que récemment conduit à l’émergence de pandémies. « Les zoonoses sont le produit de sociétés urbaines qui ont perdu le contact quotidien avec les animaux », explique Frédéric Keck, chercheur au Laboratoire d’Anthropologie Sociale du Collège de France à Paris. « La question est de savoir comment exploiter les connaissances sur les populations qui côtoient ces animaux pour les traduire en actions de santé publique efficaces. » C’est pour répondre à cette question que le chercheur a conçu le projet « Représentations sociales des Pathogènes aux Frontières entre les Espèces », avec le soutien du Fonds AXA pour la Recherche. Frédéric Keck a constitué une équipe d’anthropologues spécialisés dans l’étude des populations de différentes régions du monde, qui sont aujourd’hui revenus de leurs missions au Laos, en Australie et en Mongolie. Leur analyse des modalités d’appréhension et de gestion des zoonoses, ainsi que du rôle de la perception et des interactions entre pouvoirs publics et cultures autochtones, ouvrira des pistes de compréhension permettant d’exploiter pleinement le savoir traditionnel pour mieux se préparer au risque d’émergence de pandémies en Asie.

Interactions entre espèces, domestication et maladie

Les zoonoses sont le fruit de relations complexes entre les agents pathogènes et leurs hôtes, entre les hommes et les animaux, mais aussi entre la connaissance globale et les savoirs locaux dont sont dépositaires les populations indigènes. Ce dernier rapport est l’aspect du projet de Frédéric Keck auquel s’est, entre autres, intéressé Arnaud Morvan, qui lui a apporté son expertise sur le totémisme en Australie. Un totem est un animal ou un autre élément du monde naturel qui sert à représenter spirituellement un groupe d’individus, comme une famille ou une tribu. Il symbolise la relation entretenue entre l’homme et d’autres espèces dans les cultures qui y ont recours. Afin d’explorer le rôle des interactions entre espèces dans l’émergence des zoonoses, le chercheur s’est rendu dans le nord du Queensland, l’une des seules régions d’Australie où la population indigène a conservé une langue et des savoirs traditionnels. Ce territoire est situé à l’extrême nord de la carte des foyers d’infection par le virus Hendra, un virus particulièrement létal malgré le risque relativement faible de contamination. Les hôtes naturels de ce virus sont de grandes chauves-souris appelées renards volants ou roussettes (pteropus), qui contaminent les hôtes intermédiaires que sont les chevaux, lesquels transmettent à leur tour l’infection aux humains.

En étudiant la manière dont la communauté aborigène gérait le virus Hendra, Arnaud Morvan s’est rapidement heurté à un obstacle : la population avait toujours été exclue de l’action officielle du Gouvernement et se montrait hésitante à parler de sa propre expérience. L’anthropologue a eu une révélation en découvrant que les Aborigènes chassaient les chauves-souris pour consommer leur viande et pour se guérir contre certaines maladies. Dans leur mythologie, les chauves-souris sont associées à l’au-delà et à la réincarnation. « La perception indigène des espèces est à l’opposé de la rhétorique classique en matière de processus zoonotique », souligne Arnaud Morvan.

Bien que l’épidémie du virus Hendra, apparue en 1994, soit assez récente, des études génétiques ont mis en évidence que le virus était assez ancien. De même, l’utilisation des chauves-souris à des fins alimentaires et médicinales est une pratique ancestrale au sein des populations indigènes australiennes, signe qu’elles côtoient le virus depuis bien longtemps sans avoir été infectées. Cela permet de déduire que le franchissement de la barrière des espèces s’est opérée par l’intermédiaire du cheval, qui a été le vecteur clé de la contamination à l’homme. Ce constat confirme le risque d’introduire des espèces non indigènes dans un écosystème quel qu’il soit. La plupart des individus sont davantage enclins à entretenir des relations avec des chevaux qu’avec des chauves-souris, et les vétérinaires sont amenés à entrer en contact avec le sang des équidés. À l’inverse, les populations indigènes ne pratiquent pas l’élevage. Leur rejet de la domestication des animaux leur permet peut-être de ne pas être infectés par les zoonoses : elles entretiennent une proximité spirituelle avec l’animal mais le tiennent physiquement à distance. L’émergence d’une épidémie de virus Hendra dans la région montre qu’il ne suffit pas d’ériger de simples barrières mentales entre la population et le milieu naturel pour prévenir et contrôler ces maladies.

Conservation des espèces ou bombe à retardement sanitaire ?

Cette question de la proximité entre hommes et animux resurgit tout au long de l’étude des zoonoses menée par l’équipe d’anthropologues. Nicolas Lainé s’est penché sur la question dans le cadre de son étude sur la tuberculose (TB) dont sont porteurs les éléphants dans le nord-ouest du Laos. Dans le cadre de sa thèse portant sur la relation entre hommes et éléphants dans l’Est indien, le chercheur a pu observer une augmentation du nombre d’alertes et d’études sanitaires concernant la surveillance de la tuberculose chez ces animaux. Cette augmentation était concomitante d’une nouvelle stratégie de conservation de ces espèces menacées, incriminant la présence de touristes dans les camps d’éléphants où ces animaux sont utilisés pour l’exploitation forestière. La tuberculose étant la deuxième cause de mortalité par maladie en Asie après le VIH, Nicolas Lainé s’est demandé si la multiplication du nombre de personnes entrant en contact avec les pachydermes n’était pas en train de créer involontairement une bombe à retardement sanitaire vouée, tôt ou tard, à exploser.

Nicolas Lainé s’est rapidement rendu compte que les soigneurs d’éléphants, appelés mahouts, étaient au cœur des politiques de surveillance des maladies, car ils sont chargés de mettre en œuvre les directives émanant de l’État. Les vétérinaires effectuent des visites de routine, explique-t-il, mais n’ayant pas accès à tous les éléphants, ils doivent se fier aux déclarations des mahouts pour connaître l’état de santé de leurs animaux. Les soigneurs entretiennent quant à eux une relation très forte avec leurs pachydermes, qu’ils considèrent comme des membres de la famille, qu’ils regardent grandir et dont ils notent le moindre changement suspect. Un mahout peut, par exemple, remarquer une variation de couleur de la peau d’un éléphant, alors qu’un vétérinaire qui ne fait que de rares visites ne le relèvera probablement pas.

Pour les mahouts, le risque de tuberculose est un problème récent. Comme ils l’ont fait observer à Nicolas Lainé, ils vivent depuis longtemps en contact étroit avec leurs animaux sans être infectés. Pour autant, la tuberculose n’est pas un phénomène nouveau chez les éléphants. Ce qui a changé est la nature de leur rapport aux humains, dû à l’essor de l’exploitation forestière et du tourisme dans les camps. La relation des mahouts avec leurs pachydermes s’en est trouvée bouleversée, à tel point qu’un homme rencontré par le chercheur a décidé de quitter son travail dans un camp. Pour Nicolas Lainé, l’émergence d’une tuberculose zoonotique présente en soi l’opportunité de valoriser les savoirs locaux et de prendre des mesures pour la conservation des espèces. Chaque groupe impliqué (des organismes sanitaires internationaux aux familles laotiennes possédant un éléphant) développe sa propre conception de la barrière entre espèces. La question est de savoir comment mobiliser le savoir qu’elle recèle pour pouvoir la traduire en actions de santé publique.

Intégrer les savoirs locaux et internationaux

En Mongolie, d’autres zoonoses impliquant des interactions complexes entre communautés humaine et animale ont été appréhendées avec succès en conjuguant savoir traditionnel et système moderne mondialisé de santé publique. Sandrine Ruhlmann a axé son étude sur des groupes d’éleveurs nomades. En marge d’une campagne de vaccination centralisée régie par l’État et de l’abattage des cheptels infectés, une nouvelle méthode de surveillance des maladies a été instaurée au sein de ces communautés nomades de Mongolie. À l’instar des mahouts au Laos, les éleveurs étaient les mieux placés pour jouer le rôle de sentinelles, à savoir prendre soin de leurs troupeaux et observer les animaux à l’affût de tout signe de maladie zoonotique comme la brucellose ou l’anthrax. Ils peuvent également adopter les premières mesures de prévention de leur propagation, comme dans le cas de la fulgurante épizootie de fièvre aphteuse. Ils doivent s’appuyer sur leur connaissance ancestrale des animaux tout en adhérant aux réglementations internationales relatives à la protection et à la surveillance des maladies animales.

« Confier aux éleveurs le rôle de sentinelles nous amène à intégrer leurs perceptions et leurs modalités de prise en charge des maladies animales dans les normes internationales de surveillance de ces maladies », écrit Sandrine Ruhlmann. Face à un foyer zoonotique, la plupart des éleveurs combinent des stratégies traditionnelles telles que la fumigation des espaces infectés et des outils modernes comme la vaccination (lorsqu’ils font confiance aux vétérinaires qui la pratiquent). Certains sont même capables de détecter les erreurs commises par des vétérinaires peu avertis, qui ne savent pas vacciner correctement ou inoculent un vaccin périmé.

Suite à ses travaux menés en Mongolie, Sandrine Ruhlmann conclut que le regard porté par les éleveurs sur les humains, les animaux et les maladies, n’est pas incompatible avec les politiques officielles ou les connaissances scientifiques. Le système de surveillance animale est efficace grâce à l’implication quotidienne des éleveurs. En exploitant les connaissances de ce peuple nomade, la Mongolie a trouvé un moyen de répartir efficacement les tâches à accomplir dans la gestion des pathogènes et des maladies.

Frédéric Keck précise que les travaux anthropologiques de terrain menés dans le cadre de l’étude des zoonoses sont très récents et complexes mais en voie de développement. Suite aux récentes pandémies, un appel à multiplier ces projets de recherche collaboratifs et interdisciplinaires a été lancé dans le but de décrypter les nombreux mécanismes à l’œuvre dans ces crises sanitaires. « Nous arrivons après la crise », concède Frédéric Keck. « Nous n’aidons pas à la résoudre, mais nous apportons des clés de compréhension pour aider à anticiper la suivante. » Les anthropologues qui composent son équipe espèrent ainsi faire des émules.