Photo: @jakobowens1

Dans un contexte d’ inquiétude croissante sur l'impact des activités humaines sur nos océans , le Dr Lars-Eric Heimbürger- Boavida répond à certaines de nos questions les plus pressantes concernant la présence de mercure toxique dans les poissons , comment il y est arrivé et comment minimiser ses effets sur la santé humaine et l'environnement.

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« Pour lutter contre l'intoxication au mercure, il y a deux façons de procéder. Nous pouvons soit changer la façon dont nous mangeons, mais ce n’est pas accessible à tous, soit agir sur nos émissions de mercure. Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas le choix, nous devons réduire notre empreinte environnementale et nous devons le faire maintenant. » Dr Lars-Eric Heimbürger -Boavida

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Lars-Eric Heimburger -Boavida est un océanographe au CNRS basé à l'Institut méditerranéen d'océanographie, Université Aix-Marseille. Il a reçu une bourse AXA en 2015 pour ses recherches sur la dynamique du mercure marin, suivie d'une subvention pour 2016. Plus précisément, sa recherche porte sur la façon dont le mercure se transforme en sa forme la plus toxique, le méthylmercure, qui finit par se retrouver dans le poisson que nous mangeons.

Comment le mercure pénètre-t-il dans le poisson que nous mangeons?

C'est toute la question. Il y a encore des lacunes de connaissances dans notre compréhension de l'ensemble du processus par lequel le mercure pénètre dans la chaîne alimentaire. Nous savons que les activités humaines sont responsables de la majeure partie du mercure dans l'atmosphère et quelles sources blâmer, mais l'exposition des humains et des poissons au mercure n'est pas directement liée à ces sources. Je m'explique : la seule forme de métal que l'on trouve dans le poisson s'appelle le méthylmercure (MeHg). Le problème est que nous ne savons pas exactement ce qui cause la présence de ce type de mercure dans l'océan. Nous savons que, quelque part au fond de l'océan, le mercure se transforme en ce composé hautement toxique, qui est ensuite bioaccumulé par le phytoplancton, qui est ensuite mangé par le zooplancton, et ainsi de suite, jusqu'au grand poisson prédateur et, finalement, à nous. Nous pensons que les bactéries connues pour produire un tel changement chimique sont probablement impliquées dans le processus de transformation. Mais la façon précise dont cela se produit et comment il pénètre dans le phytoplancton restent mystérieuse.

Il semble qu'il reste de nombreuses questions autour de la production de méthylmercure, comment cela se fait-il?

Nous avons connaissance de la présence de mercure dans le poisson depuis au moins 50 ans, mais celui-ci reste sur une zone obscure. Pourquoi? Principalement parce que la quantité de méthylmercure trouvée dans les océans est minuscule. La concentration est d'environ 0,5 mg pour 50 millions de litres d'eau de mer. Imaginez ce que c'est que de faire des mesures précises dans un verre d'eau. C’est pire que la recherche d'une aiguille dans une botte de foin! Heureusement, nous avons développé de nouvelles techniques qui nous permettent de travailler au picogramme par litre . Avec de telles quantités infinitésimales, on pourrait penser que le méthylmercure ne constituerait pas une menace pour notre santé. Eh bien, c'est là où la chaîne alimentaire entre en jeu. À mesure que le composé parcourt la chaîne alimentaire, sa concentration monte littéralement. Chez les gros poissons prédateurs, il est fréquent de trouver jusqu'à 0,5 mg par kg. C'est 50 millions de fois la concentration initiale observée dans l'eau de mer. Les thons et l'espadon, par exemple, mangent beaucoup de poissons de taille moyenne, qui mangent beaucoup de petits poissons, qui à leur tour mangent d'énormes quantités de zooplancton et de phytoplancton. Plus nous remontons la chaîne alimentaire, plus la concentration devient élevée. Quand il atteint un certain niveau, il devient dangereux pour la santé.

Quelles sont les conséquences de l'empoisonnement au mercure pour l'homme?

Le type le plus courant d’intoxication au mercure se produit par ingestion de poisson contaminé, et donc de méthylmercure. Des études toxicologiques montrent que les enfants qui ont été exposés au méthylmercure pendant la grossesse de leur mère présentent des déficits de QI d'environ un ou deux points.

Comment votre recherche contribue-t-elle à trouver des solutions à ce problème?

Si nous ne comprenons pas un problème, comment pouvons-nous espérer le corriger ou au moins en minimiser l'impact? Bien sûr, nous pouvons éviter de manger trop de thon et d'espadon, mais qu'en est-il des populations pour qui ce n'est pas une option? Le type d'enquête que je mène sur le cycle des métaux dans l'océan permettra de mieux comprendre les causes exactes de la présence de ce type de mercure dans l'eau et, par extension , la stratégie à mettre en place. Les activités humaines contribuent à la plus grande partie de la libération de mercure, ce que nous savons. Par conséquent, des réponses mondiales commencent à émerger pour réduire les émissions anthropiques de mercure par des sources telles que la combustion du charbon, l'extraction de l'or et la production de métaux et de ciment. La Convention de Minamata sur le mercure est entrée en vigueur en 2017. Ce traité mondial a pour objectifs de protéger la santé humaine et l'environnement des différents composés de mercure produit par l’activité humaine. Tout encourageant que soit cet effort mondial, il n’en reste pas moins que notre manque de compréhension du méthylmercure remet en question l'utilité des mesures qui sont mises en place. Quel rôle exactement le mercure anthropique joue-t-il dans le milieu marin? Quelle est sa contribution à la production de méthylmercure? Nous savons qu'il y a dix fois plus de mercure dans l'atmosphère aujourd'hui que par le passé, alors qu'il n'était libéré naturellement que par l'activité volcanique. Cependant, nous n'avons pas ce genre d'évaluation des océans, car nous avons seulement commencé à prendre des mesures à partir des années 1990, et n’avons même pas observé tous les bassins océaniques. Nous n'avons pas de référence préindustrielle pour l’océan. Ainsi, nous ne savons pas quelle est l'étendue de notre impact sur les océans et quelles sources affectent le plus la production de méthylmercure. Ce sont des questions auxquelles nous avons désespérément besoin de réponses.

Le changement climatique a-t-il un impact sur la production de méthylmercure?

C'est très probable. C'est un autre aspect de la question que nous pouvons aider à éclairer. Nous savons que généralement, une augmentation de la température augmentera l'activité des bactéries. Avec l'augmentation continue de la température des océans dans le monde, il est raisonnable de s'attendre à certains changements dans le milieu marin, et peut-être dans le comportement des bactéries soupçonnées de jouer un rôle dans la production de méthylmercure. Les changements les plus importants se produiront dans l'océan Arctique et la Méditerranée, lieu de nos études.

Que devons-nous faire pour lutter contre l'intoxication au mercure?

Voici deux façons d’aborder le problème. Nous pouvons changer la façon dont nous mangeons, ou agir sur nos émissions de mercure. Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas le choix, nous devons réduire notre empreinte environnementale et nous devons le faire maintenant. 

Au niveau de la nourriture, nous devons faire de meilleurs choix, du moins chaque fois que nous le pouvons. Je recommande de ne pas manger de gros poissons prédateurs plus de trois fois par semaine. Le poisson est important pour notre santé : c’est une excellente source de protéines et d'oméga-3. Les femmes enceintes ont besoin de cet apport mais devraient privilégier les petits poissons. Arrêter complètement le poisson n'est pas une solution. Nous devons également être plus prudents quant à la provenance des poissons que nous achetons, vérifier si la zone de pêche est durable et quelles techniques de pêche ont été utilisées. De cette façon, nous pouvons éviter de mettre trop de pression sur les écosystèmes marins, ce qui est également susceptible de jouer un rôle dans la dynamique du mercure dans les poissons. Nous pouvons également privilégier les poissons d'élevage biologique, qui contiennent des niveaux inférieurs de mercure et d'autres polluants. Je crois que l’initiative doit venir du consommateur, parce que les pêcheurs, eh bien, ils répondent à la demande, c'est ainsi qu'ils gagnent leur vie.

Au niveau des émissions, nous avons besoin d’une meilleure compréhension de ce qui cause quoi. Comme je l'ai dit, les efforts mis en place par la Convention de Minamata sur le mercure vont dans le bon sens, mais sont-ils suffisants ? La Chine et le Vietnam construisent actuellement un nombre insensé de centrales au charbon. Par exemple, la Chine a un nombre de centrales électriques au charbon en construction quasi équivalent à la capacité existante de production d'électricité au charbon de l'Union Européenne (1). Bien que nous fassions tout notre possible pour réduire les sources de mercure, l'impact du changement climatique et de la surpêche pourrait l'emporter sur nos efforts et nous pourrions encore avoir du méthylmercure dans les poissons, et probablement davantage encore. Des recherches récentes suggèrent que les concentrations de MeHg dans les poissons ont augmenté en raison des changements alimentaires initiés par la surpêche et l'augmentation des températures de l'eau de mer (2). Nous avons besoin d'une approche globale du problème si nous voulons avoir une chance de l'atténuer. Je suis convaincu que nous devons continuer à développer de nouvelles méthodes, expériences et modèles pour comprendre le cycle du mercure marin sous l'influence du changement climatique et des émissions.

(1) Global Energy Monitor (nous ne pouvions pas être sûrs des chiffres que vous nous avez donnés pour la Chine, nous en avons donc cherché un autre, mais n'hésitez pas à utiliser celui que vous préférez). https://endcoal.org/global-coal-plant-tracker/reports/out-of-step/

(2) Le changement climatique et la surpêche augmentent les neurotoxiques chez les prédateurs marins  - Amina T. Schartup , Colin P. Thackray , Asif Qureshi, Clifton Dassuncao , Kyle Gillespie, Alex Hanke et Elsie M. Sunderland.

Mars 2020

En savoir plus sur le projet de Lars-Eric

Les mystères du mercure dans l'océan Arctique

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