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Nous devons repenser la façon de construire nos villes

Professeur d'écologie du paysage, Humboldt Universität zu Berlin, Helmholtz Centre for Environmental Research-UFZ, Pr. Dagmar Haase

Fin janvier 2018, Paris semblait se noyer. La Seine et la Marne débordent, obligeant certains citadins de banlieue à ramer pour rejoindre leur habitation, tandis que l’emblématique statue du Zouave sur le Pont de l'Alma se voit même offrir un gilet de sauvetage. C'était juste avant que la neige n'engloutisse la capitale française.

La montée des eaux dans la région lyonnaise a également été très préoccupante, tout comme dans le nord-est, près de Strasbourg, où le Rhin (qui traverse également l'Allemagne) était extrêmement élevé. Une nouvelle normalité ? Selon une étude, « les dommages causés par les inondations des fleuves en Europe vont plus que doubler pour atteindre environ 15 milliards d'euros (19 milliards de dollars) » à la suite du réchauffement climatique. Les inondations seront fréquemment au rendez-vous dans nos régions, même si nous parvenons à maintenir le réchauffement de la planète en dessous du seuil de 1,5 degré Celsius recommandé par les Accords de Paris.

L'inondation historique de la Seine, Passy, Paris en janvier 1910. Est-ce que cela fera deviendra une caractéristique habituelle de nos hivers? Claude Shoshany/Wikimedia

Les villes d'Europe souffriront de canicules et de vagues de chaleur ainsi que de précipitations extrêmes, ce qui constituera un nouveau défi pour les urbanistes et les services de soins de santé. Les villes devront s’adapter radicalement pour éviter les catastrophes. Si la réduction des émissions de CO2 est essentielle pour s'attaquer au problème au niveau mondial, il existe différents moyens de rendre les villes plus résilientes.

Informer la population

Informer la population quant aux vagues de chaleur qui approchent est une question importante. Pour ce faire, toutes les canaux d'information et de communication possibles devraient être activées. Les applications, les réseaux sociaux tels que WhatsApp ou les groupes Facebook peuvent s'avérer utiles à condition qu'ils soient utilisés avec cohérence, comme l'expliquent les spécialistes des sciences sociales qui observent la réaction des médias sociaux aux catastrophes en Californie.

L'utilisation de l'infrastructure quotidienne comme les supermarchés, les pharmacies et les cafés peut également  s’avérer utile.

À Vienne, des églises ont ouvert leurs portes aux touristes et aux locaux pendant les canicules de 2015 et 2017.

Lors de catastrophes telles que les vagues de chaleur, des services d’information mobiles spécialisés devraient être mis en place.

Il pourrait être utile pour les travailleurs de la santé ou les travailleurs sociaux de localiser les personnes âgées qui sont souvent isolées et plus affectées par les températures élevées. Des milliers de personnes âgées sont mortes en France lors de l’importante canicule de 2003.

En France, la Poste a lancé l'été dernier un projet pilote.

Il propose aux particuliers la possibilité de s'occuper d'un parent isolé, moyennant une compensation financière.

Villes bleues et vertes

L’écologisation des villes peut également devenir une nouvelle norme lorsqu’il s’agit de planification et de construction urbaine.

Ces pratiques remettent la nature au cœur de l'espace urbain et utilisent ses nombreuses propriétés pour équilibrer la chaleur mais aussi les fortes pluies par des mécanismes de filtration, absorption, percolation et infiltration. Les sols de pleine terre dans les parcs, les pelouses, dans les cimetières ou dans les jardins urbains conviennent parfaitement à cet usage, tout comme les toits végétalisés, les jardins pluviaux ou les murs végétalisés. Tous régulent la chaleur et émettent de la fraîcheur.

On peut citer par exemple les jardins pluviaux et les serres de Milan, qui se sont déjà révélés utiles à New York, puisqu'ils ont pu absorber environ 50 % des précipitations.

Exposition d'une proposition de mur végétalisé à Milan, 2015. faverzani/Pixabay,CC BY

Les friches industrielles revitalisées et leur conversion en grands parcs publics et en espaces verts peuvent être un succès, comme les fermes urbaines installées en plein cœur de Berlin, à Édimbourg au Royaume-Uni, à Malmö ou Leipzig en Suède pour ne citer qu’eux. Cela peut également prendre la forme de rigoles de drainage biologique - des canaux végétalisés linéaires, spécialement conçus pour atténuer et traiter le ruissellement des eaux pluviales.

Comment fonctionnent les rigoles de drainage biologiques[RMA1] 

Les arbres et les forêts, en outre, émettent également des substances essentielles qui sont bonnes pour la fonction pulmonaire et la puissance respiratoire des humains. Ainsi, les espaces verts présentent de grandes synergies qui peuvent atténuer la chaleur, les fortes précipitations et les émissions liées au transport (particules, oxydes d'azote).

Rendre une ville bleue, c'est augmenter les surfaces d'eau libre et créer des zones inondables (dans les zones humides de la Seine par exemple) ou là où l'eau peut s’épandre. Il s'agit de la solution la plus technologique au cas où les zones humides ou les zones riveraines ne seraient pas disponibles ou totalement urbanisées.

Ces pratiques contribuent à construire ce que nous appelons des « villes résilientes ».

Vers la ville résiliente

Une ville résiliente en termes de conditions éco-climatologiques est une ville qui prend en considération les points exposés précédemment, qui réserve des zones de verdissement et de bleuissement et investit dans un réseau d'information et de communication qui soit excellent et souple.

En outre, les complémentarités entre les infrastructures vertes, bleues et construites (grises) devraient être prises en considération. Par exemple, des barrages sont parfois nécessaires, car les rigoles biologiques ne peuvent absorber qu'une certaine quantité d'eau.

Au-delà des considérations techniques, nous devons également prendre en compte l'aspect politique d'une ville résiliente : c'est avant tout un espace où tous les citoyens doivent avoir accès aux informations nécessaires pour atténuer les catastrophes, gratuitement, en tant que service civil et municipal.

Un petit projet d'agriculture urbaine à Amsterdam (www.stadsboeren.org), 2011. Kaz Alting/Wikimedia,CC BY-ND

Ces pratiques d'adaptation de base viendront compléter des solutions plus techniques et plus écologiques, telles que la protection contre les inondations à Vienne ou à Cologne, qui ont fait leurs preuves ces dernières années.

Par exemple, après les inondations catastrophiques de l’Elbe en Allemagne ces 20 dernières années, des digues ont été déplacées et modifiées pour élargir la plaine d'inondation naturelle et laisser plus de place à la rivière.

Pourtant, le barrage a cédé il y a quatre ans.

C'est pourquoi, au lieu de bloquer l'eau, d'autres villes pensent à l'accueillir. Par exemple, la ville de Hambourg, aux Pays-Bas, projette de créer une nouvelle plaine d’inondation pour l'Elbe afin de rétablir « un certain équilibre naturel dans une zone des docks », qui est sous pression depuis un demi-siècle en raison du trafic maritime intense.

Bien sûr, les rigoles biologiques ou les pelouses le long d’une plaine inondable ne serviront à rien face à une crue centennale ; mais elles peuvent l’ atténuer, réduire la vitesse de l'eau et donner aux gens plus de temps pour réagir.