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Economie

Briser le cercle vicieux autour de la migration illégale

Dr. Ruben Andersson

Bien que les thèmes qu’il aborde soient vieux comme le monde, les recherches du Dr Ruben Andersson sur la migration et les conflits n’ont jamais été autant d’actualité. Anthropologue et bénéficiaire d’une bourse du Fonds AXA pour la Recherche à la London School of Economics (LSE), il étudie ces sujets du point de vue des personnes directement concernées. Il pense que le débat actuel, qui s’appuie sur des arguments pour ou contre la migration, conduit à un examen simpliste des problèmes, dénué de toute compréhension des réalités du terrain. « On entend partoutFermons les frontières !, mais en sommes-nous même capables ? » s’interroge-t-il. Les méthodes ethnographiques propres au Dr Andersson nous offrent des connaissances de terrain et un nouvel angle sur le sujet. En comprenant la perspective des personnes directement concernées, comme par exemple les migrants ou les gardes-frontières, sa méthode propose d’amorcer un changement dans la façon dont les chercheurs, les gouvernements et la société comprennent la migration.

Le « remède » migration aggrave la maladie du patient

La crise syrienne est actuellement au centre de toutes les préoccupations et, comme dans d’autres zones de conflit, des voix s’élèvent pour demander ce qui se passe réellement dans la région et pour savoir comment le monde peut intervenir plus efficacement — « plus efficacement » parce que la méthode actuelle ne marche pas. De par ses recherches ethnographiques et sur le terrain, le Dr Andersson a étudié les méthodes employées visant à lutter contre la migration illégale de l’Afrique vers l’Europe. Les résultats de ses recherches insistent sur le fait que l’approche choisie par l’UE et les états européens a été très contreproductive. « Ils traitent les symptômes, mais le remède ne fait qu’aggraver les choses », avec pour résultat un cercle vicieux aux frontières. Plus les gouvernements et les médias attisent les flammes du drame de la migration, plus les investissements aux frontières sont importants pour assurer les contrôles, bloquer les migrants, surveiller leur déplacements et installer des clôtures. Mais les interviews avec les gardes-frontières montrent que ces efforts poussent uniquement les migrants à emprunter des itinéraires plus risqués, tout cela générant encore plus de peurs.

Le Dr Andersson souligne que ce n’est pas seulement l’échec des états à gérer la migration, mais une situation dans laquelle « la menace de la migration est entretenue, parce qu’il n’y a aucun intérêt à l’arrêter ». Les nombreux acteurs concernés par le « remède » appliqué sont les agences qui ont besoin de justifier leur travail en période d’austérité, le secteur privé de la défense fournissant la technologie de surveillance, les passeurs qui se sont considérablement professionnalisés suite au changement d’itinéraires des migrants et les pays voisins qui bénéficient de compensations politiques et financières de la part des gouvernements européens. En Libye, cette situation a encouragé Kadhafi à semer le trouble autour des migrants, explique le Dr Andersson, et la même erreur se répète maintenant en Turquie.
« Si nous voulons modifier cette dynamique, nous devons nous pencher sur les incitations. Les recommandations pourront être suivies ou non, mais nous devons essayer de créer un nouvel élan. »

Intervention dans une zone d’exclusion

La migration conduit souvent aux événements qui sous-tendent le second thème de recherche du Dr Andersson : la façon dont le monde gère les zones de conflit et de crise. Cela peut se faire via le déploiement de soldats de la paix, le versement de fonds ou le lancement de missions diplomatiques. Le scientifique cherche une réponse aux crises gouvernementales et humanitaires, au terrorisme et, plus particulièrement, au conflit au Mali et dans la région élargie sub-saharienne du Sahel, un sujet d’étude qui a été rendu possible par le soutien du Fonds AXA pour la Recherche.

Lorsque des groupes djihadistes ont investi le nord du Mali, transformant cette partie du pays en une zone d’exclusion pour les occidentaux, le Dr Andersson a été obligé d’adapter ses méthodes ethnographiques à une situation qui rendait sa présence physique impossible —problème auquel avaient été confrontés les intervenants qu’il étudiait dans cette région à hauts risques : travailleurs humanitaires, soldats de la paix, Nations unies. La question de savoir comment s’engager dans de telles circonstances est ainsi devenue le point de départ de ce projet. En 2014 au Mali, le Dr Andersson a réalisé des interviews de différents groupes pour savoir comment ils opéraient dans les contraintes d’une zone de conflit. Il a découvert que ces groupes — même en missions humanitaires — agissaient à distance, recourant à des sous-traitants ou différentes technologies pour obtenir des informations et mieux comprendre ces régions. Il en a également conclu, cependant, que ces mesures peuvent amplifier le sentiment d’éloignement du conflit en question.

En prenant du recul sur les phénomènes observés au Mali, il conduit également des études comparatives avec d’autres endroits. En Afghanistan, les restrictions de sécurité créent des tensions lorsque les travailleurs de l’aide internationale sont obligés de rester « cloitrés » au lieu de mener leur mission. Une situation identique a vu le jour au Mali depuis les attaques terroristes de 2015. En Somalie, où l’Union africaine prend la tête d’une mission de paix financée par des groupes internationaux, le Dr Andersson étudie l’«africanisation » des interventions. Malheureusement, il trouve que cette répartition des tâches n’est pas aussi encourageante que prévu et peut même s’avérer contreproductive. Les troupes africaines sont sous-équipées et manquent de formation pour gérer le terrorisme, par exemple, conduisant aussi à une « africanisation » des morts. Le Dr Andersson compare les problèmes parallèles rencontrés par la Somalie et le Mali pendant des années. Ce thème dans son ensemble est le sujet de son prochain livre, The Danger Zone.

Vers une migration plus humaine

Ce programme de recherche adresse un message à la communauté des chercheurs sur la nécessité de comprendre, depuis les fondements, les réponses à la migration dans le monde et de savoir comment les migrants interagissent avec les interventions. La bourse de recherche post-doctorale du Fonds AXA pour la Recherche a permis au Dr Andersson de mettre en place son programme de recherche et son réseau, qui comprend des personnalités éminentes en matière de politique migratoire au sein des Nations unies et de l’UE. Il était ainsi bien placé pour formuler des recommandations aux niveaux national et européen pour une approche plus large et à plus long terme de la stratégie migratoire. Grâce aux importantes connaissances venant de son approche ethnographique, le Dr Andersson a pour objectif de contribuer à remédier aux conditions conduisant à la migration forcée, face à la violence ou à la répression, comme nous l’avons vu en Syrie et en Libye.

Le Dr Andersson sait que le processus pour peser sur la migration est complexe et se joue sur le long terme. Le grand public a un rôle à jouer, mais il est souvent mal informé. Une situation que le chercheur tente de changer progressivement, en publiant des commentaires et en répondant à des interviews auprès de grands titres de la presse quotidienne et des médias, ainsi que sur un site Web dédié à ses travaux. De fait, selon lui, les conséquences les plus importantes de son travail jusqu’à présent ont été de stimuler un débat public durable sur les questions spécifiques autour de la migration. Il est reconnaissant au Fonds AXA pour la Recherche d’aider les chercheurs à développer leurs compétence dans ce but. En participant à l’atelier de communication scientifique appelé AXA Pop Days, il a pu créer un ensemble de compétences pour atteindre des publics en dehors de toute tour d’ivoire.

Avec le temps, les résultats des recherches du Dr Andersson devraient permettre de lutter contre le cercle vicieux qui existe entre les facteurs de la migration illégale vers l’Europe du sud et les méthodes mises en place pour l’endiguer. « La migration ne va pas s’arrêter », dit-il simplement. C’est une constante de l’histoire de l’humanité et elle devrait croître compte tenu des différents niveaux de développement et du changement climatique. Par une meilleure compréhension de ses facteurs, des enjeux et des conséquences des interventions, il espère participer à la création de solutions alternatives pour faire face aux différents types de flux migratoires. « Nous avons le choix d’organiser cela humainement et rationnellement », conclut-il. « Aujourd’hui, dans le cas de l’Europe, ce n’est ni l’un ni l’autre. »