Environnement

Espèces envahissantes : sensibiliser grâce aux scénarios

Franck courchamp

Nationality French

Year of selection 2019

Institution Université Paris Sud

Country France

Risk Environnement

Chairs

5 years

Après des années d'avertissements de la part des scientifiques, l'attention mondiale se porte enfin sur la menace croissante que représente le changement climatique et sur la nécessité de réduire d'urgence les émissions de gaz à effet de serre. Un autre facteur important de la crise environnementale demeure toutefois peu connu du grand public : les invasions biologiques. Ce terme désigne l’introduction par l’homme d’espèces hors de leur aire de répartition naturelle. Malgré des chiffres très éloquents (les espèces invasives coûtent des centaines de milliards de dollars à l’économie mondiale chaque année et sont la deuxième cause de perte de biodiversité), ce problème n’a, jusqu’à présent, reçu que très peu d’attention. « L’introduction d’espèces exotiques envahissantes par l’homme a été un facteur clé dans 54% des extinctions animales connues, et le seul facteur dans 20% », rapporte le Pr Franck Courchamp, directeur de recherche au CNRS et expert de renommée mondiale en matière de dynamique de la biodiversité. « Malgré cela, elle reste peu étudiée ». Il souligne notamment qu’il n’existe pas de scénarios d’invasion biologique comme pour le changement climatique. Conscient du rôle clé qu’ont joué de tels outils dans la sensibilisation à la crise environnementale, l’écologiste dirige un programme de recherche de cinq ans à l’université de Paris-Saclay, visant à établir de tels scénarios pour les espèces envahissantes dans le monde. Le programme de cette Chaire AXA de Biologie des Invasions a pour objectif de prévoir puis d’analyser précisément quelles espèces sont susceptibles de constituer la prochaine vague d’envahisseurs, quelles régions sont susceptibles d’être les plus envahies, et quels sont les impacts prévisibles tant sur la biodiversité que sur l’économie.

« Dans l’état actuel des choses, il y a de quoi s’inquiéter. Avec l’augmentation du commerce international et le changement climatique, on s’attend à un nombre croissant d’invasions dans le monde entier », explique le titulaire de la chaire. « Il faut agir maintenant, mais pour ce faire, nous devons avoir une meilleure idée de ce à quoi nous pouvons nous attendre. Si vous prenez le cas du changement climatique, ce qui a attiré l’attention des gens était le large éventail de possibilités qui dépendait d’eux. Si vous leur donnez des exemples concrets de la façon dont leurs actions peuvent impacter le futur de manière positive ou négative, vous avez alors, plus de chance d’obtenir une réaction. Cela devient concret pour tout le monde ». Dans le cas des espèces envahissantes, pour lequel il a été prouvé que la prévention est la solution la plus efficace, un tel signal d’alarme pourrait se révéler décisif. Des études montrent que la biosécurité, la prévention et les mesures proactives (telles que le nettoyage des bateaux, la non-libération d’animaux exotiques dans la nature, la surveillance des importations d’éventuels passagers clandestins, etc.), coûtent beaucoup moins cher qu’un contrôle des espèces exotiques une fois qu’elles sont introduites. En Europe, sur 14 000 espèces envahissantes, 1 800 sont considérées comme problématiques. Ce nombre est très susceptible d’augmenter dans les années à venir, « par exemple avec l’implantation en cours de fermes d’insectes pour la consommation humaine », comme le souligne le Pr Courchamp. « Les plus grandes du monde vont s’installer près d’Amiens, en France. Malgré le risque que représentent de telles activités, il n’existe aucune législation pour d’empêcher que des insectes envahissants soient relâchés dans la nature. Nous allons évaluer le coût de l’inaction et le comparer à celui de la biosécurité. »

Des scénarios comme signaux d’alarme : suivre l’exemple de la recherche sur le changement climatique

Le projet se compose de deux parties reliées qui seront avancées en parallèle, toutes deux basées sur des analyses ‘big data' et de modèles statistiques. L’objectif de la première partie est de fournir des scénarios d’invasions biologiques dans le monde entier pour le 21e siècle, à l’instar des scénarios de changement climatique fournis par le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Cette première étape permettra d’évaluer l’éventail de futurs plausibles (différents scénarios, volumes probables d’espèces envahissantes dans différentes régions et effets globaux) en tenant compte des changements du climat, de l’utilisation du sol et des changements socio-économiques globaux. Ce travail sera accompli en collaboration avec un groupe international de collaborateurs. Le second ensemble de travaux examinera plus en détail les risques et les impacts futurs des invasions par des espèces données, dans des régions données. « Nous allons faire la même chose que les profileurs criminels, mais au lieu de déterminer les traits psychologiques communs des tueurs en série, nous identifierons les traits écologiques d’espèces envahissantes », explique le Pr Courchamp. « Ces profils, combinés à des données sur les conditions environnementales propices à leur établissement, permettront de déterminer quelles espèces sont susceptibles de devenir la prochaine génération d’envahisseurs et dans quelles régions du monde elles sont susceptibles de se propager. Par la suite, nous adapterons la technique de profilage des caractéristiques écologiques d’envahissement aux caractéristiques liées à l’impact de ces espèces après invasion et aux caractéristiques des écosystèmes envahis pour tenter de prédire les impacts. »

L’utilisation de scénarios comme méthodologie scientifique s’est révélée particulièrement efficace pour la recherche sur le changement climatique. Non seulement elle a joué un rôle de premier plan dans la sensibilisation du public, mais elle a également contribué à remettre en question les hypothèses existantes, à identifier de nouvelles pistes de recherche et à proposer des lignes directrices claires aux décideurs politiques et aux parties prenantes. L’application de la même méthodologie à la biologie des invasions attirera sans aucun doute l’attention sur cette menace importante mais ignorée. « La biologie des invasions est une sous-discipline de l’écologie. Elle reçoit peu d’attention et peu de financement », comme le souligne le Pr Courchamp. « L’écart frappant entre l’importance reconnue des effets des invasions biologiques et la rareté des investissements dans la recherche est inquiétant et constitue une motivation supplémentaire pour le programme actuel ». Grâce à ce programme de recherche financé par AXA, les mesures nécessaires sont prises pour changer cela. Cette initiative s’inscrit dans un nouveau schéma stratégique visant à développer un centre de recherche de réputation internationale sur le plateau de Saclay, près de Paris, pour dynamiser la biologie. À cet égard, un nouveau bâtiment est en cours de construction sur le campus, qui accueillera la chaire au sein du nouvel Institut Diversité Écologie et Évolution du Vivant (IDEEV).